Jusqu’au 30 décembre 2018, découvrez l’exposition Manga <-> Tokyo à la grande Halle de la Villette à Paris.

Edo-Tokyo, bouillon de culture

Avant de devenir la capitale politique du Japon, celle qui s’appelait encore Edo, était déjà le centre de la culture populaire et des plaisirs. Face à la majestueuse cité impériale de Kyoto où l’empereur résidait et les arts traditionnels prospéraient, la ville où demeurait le Shogun se distinguait par une intense activité culturelle, notamment dans le domaine des arts graphiques destiné au grand public. Les estampes servaient avant tout à la promotion des artistes et de leurs spectacles auprès d’un public passionné et curieux. Les grands maîtres de l’ukio-ye – le fameux “monde flottant” – ont tous débuté par cette activité avant d’explorer d’autres univers qui leur ont permis d’exposer leur talent et leur génie. Edo est d’ailleurs devenu l’une de leurs principales sources d’inspiration. Dans cette ville qui compte plus d’un million d’habitants au XVIIe siècle, les commerçants de plus en plus riches finissent par imposer un mode de vie tourné vers le divertissement face à l’influence déclinante des daimyo, grands feudataires. Il n’est donc pas étonnant de voir la population embrasser la modernité et se laisser emporter par les nouveautés.

L’ouverture du Japon à la fin du XIXe siècle va renforcer cette tendance et conduire Tokyo – la “capitale de l’Est” – à s’imposer comme l’un des lieux de création artistique les plus influents dans le monde, en dépit des vicissitudes liées à l’histoire agitée de la première moitié du siècle suivant. Aujourd’hui, les millions de visiteurs qui s’y rendent chaque année témoignent de son statut de centre mondial de la culture populaire.

Tokyo épicentre de la pop culture japonaise

De la même façon que le comics n’aurait pas pu devenir le genre majeur qu’il est aujourd’hui sans la toile de fond qu’est Manhattan, la pop-culture manga ne se serait pas répandue comme elle l’a fait sans l’influence de la ville de Tokyo. La capitale nipponne s’est aussi enrichie des couches de fictions qu’amènent les manga et films d’animations et jeux vidéo.

L’exposition Manga<->Tokyo explore cette interaction entre fiction et environnement urbain au Japon.

  • Comment Tokyo a-t-elle inspiré la production de pop culture japonaise à travers le temps ?
  • Comment la métropole a inspiré les personnages des manga ?
  • Comment ces derniers la représentent-ils aux yeux du monde ?
  • Comment ces perceptions fictionnelles ont-elles affecté et enrichi la ville réelle ?

Pour répondre à ces questions, des scènes et extraits de films d’animation (animes) sont projetés dans l’exposition. Des dessins originaux, lithogravures, photos, affiches, produits dérivés accessoires, sont géographiquement situés dans l’agglomération grâce à une maquette géante de Tokyo. L’exposition propose des mises en scène basées sur d’authentiques quartiers et paysages, que l’on voit dans les films depuis GODZILLA (1954) jusqu’au dernier film animé à succès Your name..

Présentée à travers une grande variété de supports, allant des dessins originaux aux statues, chaque scène est replacée dans un contexte géographique afin de former un panorama en plusieurs dimensions, invitant le visiteur à vivre une réalité hybride de Tokyo. Il peut ainsi faire l’expérience de Tokyo entre fiction et réalité urbaine.

Entre réalité et virtualité

Rares sont les touristes de passage à Tokyo qui n’ont pas dans l’idée de se rendre à Akihabara pour y découvrir une réalité qui, vue d’Occident, relève de la virtualité puisqu’ils s’apprêtent à plonger dans l’univers de la culture pop made in Japan incarnée notamment par le manga et l’animation. Boutiques, cafés et autres lieux sont autant d’occasions de pénétrer dans des ambiances uniques liées aux héros et héroïnes de séries qui font rêver des millions de personnes à travers la planète. Le manga possède des publics spécifiques selon qu’il adresse aux garçons (shonen) ou aux filles (shojo). C’est la raison pour laquelle il existe dans la capitale japonaise un lieu semblable à celui d’Akihabara plus tourné vers le public féminin. Otome Road, c’est son nom, se situe au nord dans le quartier d’Ikebukuro. L’espace de quelques heures, les amateurs de manga et d’anime viennent y prolonger leurs rêves et en repartent satisfaits les bras chargés. Ces deux points de passage obligés de la culture populaire japonaise soulignent à quel point il est difficile de dissocier la réalité de la fiction à Tokyo où, en permanence, les personnages issus ou inspirés de ces univers se présentent aux yeux de la population. Qu’ils s’agissent de robots ou de monstres, qu’ils s’agissent d’un boxeur ou d’une jeune fille kawaii (mignonne), il est presque impossible d’y échapper dans son quotidien. Dès lors, on comprend pourquoi certains quartiers ont fini par concentrer leurs activités autour de leur présence, sans que personne n’y trouve à redire. Les quartiers de Akihabara et Otome Road sont resitués dans un contexte géographique et urbain au sein d’une maquette monumentale de la capitale japonaise, de 17 x 21 m. Elle dévoile de magnifiques vues de la mégalopole visibles de tous les côtés de la Halle.

Section I : Une succession de destructions et de reconstructions

À la différence de Paris ou d’autres capitales européennes où les traces du passé sont omniprésentes, Tokyo se caractérise par une impression de renouvellement permanent. Cela est dû à la fois aux caprices de la nature et à une histoire agitée qui ont contribué à ancrer l’idée d’impermanence dans l’esprit de ses habitants, ne remettant pas en question pour autant leur envie de reconstruire ou leur inclinaison à la nostalgie. L’impressionnant séisme du 1er septembre 1923 qui a dévasté en grande partie la capitale japonaise et les bombardements intensifs de la Seconde Guerre mondiale qui ont réduit en cendres des quartiers entiers restent des épisodes marquants pour les Tokyoïtes.

Est-ce pour cette raison que de nombreux manga ou anime se fondent sur des visions apocalyptiques ? L’exemple d’AKIRA d’Otomo Katsuhiro vient immédiatement à l’esprit dans la mesure où cette oeuvre mettant en scène un “Néo-Tokyo” s’ouvre sur la destruction de Tokyo. Avant lui, le cinéaste Honda Ishiro avait imaginé un personnage destructeur sous les traits d’un monstre préhistorique réveillé par des essais nucléaires américains. Moins d’une décennie après la fin de la guerre, les Japonais font la connaissance de GODZILLA qui écrase tout sur son passage. 60 ans plus tard, il est toujours présent avec SHIN GODZILLA et les oblige à reconstruire.

Mais à Tokyo, on ne rebâtit pas la même chose. Le nouveau remplace l’ancien ou parfois le recouvre comme le fameux Nihonbashi caché par les autoroutes surélevées construites pour les Jeux olympiques de 1964. Ce choix entretient une certaine nostalgie des Tokyoïtes qui se tournent volontiers vers la culture pop pour redécouvrir des pans de leur ville aujourd’hui disparus.

Section II : Le quotidien à Tokyo

L’image que nous avons en Occident de la capitale japonaise est celle d’une métropole ultramoderne où les gratte-ciel dominent le paysage. C’est une vision très parcellaire de la réalité. Au-delà de leur physionomie architecturale qui a évolué en fonctions des aléas de l’histoire, les divers quartiers qui la composent ont conservé une identité très forte. Les oeuvres des grands maîtres de l’estampe en témoignaient déjà et il est intéressant de noter que de nombreux artistes de la culture pop ont repris à leur compte cette idée de décrire dans toute sa simplicité le quotidien de ces quartiers. Il y a ceux comme Saigan Ryohei dans San-chome no Yuhi (Crépuscule à San-chome, inédit en français) qui choisissent de planter leurs personnages dans le Tokyo des années 1950-1960 ou encore ceux à l’instar de Shinkai Makoto dans Your Name. ou The Garden of Words qui les font évoluer dans le présent. Quelle que soit l’époque choisie, ces oeuvres laissent une forte impression et on oublie rarement les lieux décrits Shinjuku, Shibuya, Yotsuya ou encore Izumi Tamagawa si bien décrit par Asano Inio dans Solanin. On comprend pourquoi les amateurs de ces oeuvres s’identifient à la fois aux personnages et aux lieux où ils évoluent. Cela a donné lieu au développement d’une nouvelle forme de tourisme. Non seulement on se rend à Akihabara ou Otome road pour enrichir son expérience, mais on part à la recherche des lieux réels ayant inspiré les artistes afin d’en prendre toute la mesure.

Pour représenter les changements que Tokyo a subi à travers les âges, cette section s’organise autour d’un parcours chronologique qui part de l’ère pré-moderne jusqu’à la modernisation ; puis de l’après-guerre à l’essor du post-modernisme et enfin du Tokyo moderne après le déclin économique du Japon.

1 – Période Edo (de 1600) jusqu’à la guerre.
2 – Post-war aux années 90.
3 – 2000 à aujourd’hui.

Section III : Les personnages de manga VS la ville

Oh Mascotte !

Quand bien même on ne serait pas intéressé par l’univers de la culture pop, il semble impossible d’y échapper dans la capitale japonaise. Outre l’omniprésence des héros et des héroïnes issus des manga, des anime et autres jeux vidéo, le visiteur est frappé par l’existence d’une multitude de personnages qui peuplent le quotidien des habitants.

À l’approche des Jeux olympiques de 2020, Miraitowa et Someity, les deux mascottes choisies pour symboliser l’événement, vont remplir de plus en plus l’espace, mais elles devront cohabiter avec bien d’autres personnages qui incarnent aussi bien un lieu, une profession, une marque qu’un produit. Ils sont à la fois utilisés pour défendre des intérêts publics et privés. Il y a des figures géantes comme le robot Gundam de près de 20 mètres installé dans le quartier d’Odaiba, mais la plupart d’entre elles sont de taille modeste. Symbole de chance, le tanuki, du moins sa représentation sous forme de poterie, est souvent associé aux commerces tout comme le Maneki-neko dont la patte levée est censée attirer les clients ou l’argent. Partie intégrante de l’univers quotidien des Japonais, la plupart d’entre eux ont un nom et à sa simple mention, chacun sait de qui il s’agit. Peko-chan, la petite fille à l’allure gourmande, est associée à jamais au fabricant de gâteaux Fujiya, et on peut encore citer les exemples de Satochan ou Kero-chan, personnages qui se trouvent à l’entrée des pharmacies. Voilà pourquoi les Tokyoïtes n’ont aucun mal à accepter l’apparition de nouveaux kyara ou kyrakuta dans leur vie car ceux-ci contribuent à les rassurer face à un monde en perpétuel mouvement.

Alors que les précédentes zones explorent les représentations de Tokyo dans les oeuvres de fiction, la section finale aborde comment les personnages de fiction se sont implantés au coeur de la ville physique de Tokyo : les intérieurs des mini-marchés konbini, les salons pachinko, et les transports publics où des personnages de manga et d’anime prennent une large place sont partiellement recréés et installés.

Une telle appropriation des lieux publics par des personnages engendre un nouveau type de tourisme qui prend souvent le surnom de « pèlerinage » car basés sur les expériences de fans qui viennent visiter les lieux découverts via la pop culture.

À la fin de l’exposition, les visiteurs sont invités à laisser des mots et dessins sur un mur d’affichage sur le modèle des ema que l’on trouve dans les sanctuaires shintos. De cette manière, chaque visiteur peut participer personnellement à l’incarnation des personnages dans leur réalité physique.

Avec Manga<->Tokyo, La Villette confirme sa politique de programmation de grandes expositions. Depuis deux ans, se sont succédées dans la Grande Halle, 100% l’expo, La Grande Galerie du Foot et Soccer Party Club, James Bond, 50 de style Bond, Afrique Capitales, Imagine Van Gogh, William Forsythe x Ryoji Ikeda et TeamLab.

INFOS PRATIQUES

lieu : Grande Halle de la Villette métro : Porte de Pantin
horaires : lundi-jeudi 10h-19h ; vendredi-samedi 10h-20h ; dimanche 10h-19h
tarifs : Plein tarif 15 € ; Abonnés, adhérents, abonnés jeunes (moins de 26 ans) 10 €
informations/réservations : 01 40 03 75 75 / lavillette.com

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